lundi 22 juin 2015

FRAGMENTS DE L'ELEPHANT BICEPHALE

Bicéphale couleur cendre dans un nuage de poussière attend.
Quand la terre en flammèche retombe, un champ de bleuet apparaît.

Un timbre de vent lancine dans l'esprit duettiste de Bicéphale : "Trouver la musique. Trouver la musique" mais les bagatelles restent sourdes à son monde et reprennent du commerce tout autour, comme si de rien n'était.
Et lui, sans bouger de là, cherche. Trempe ses trompes dans cette eau qui a recueillie le sel céleste aux portes de la ville.

Les étoiles ont flambé cette nuit. Ses immenses oreilles, éoliennes grises prises sous le vent, ont écouté les plaines. Au matin elles n'étaient plus que réceptacle du poids du monde, enfouies près des cratères. Sentant la pluie venir les habitants ont rentré en hâte ce qu'il restait de galette de glaise et de pommes de pin braisées.

"La chevauchée fantastique vue du ciel a ce côté enivrant que n'ont pas les fourmis ouvrières de nos provinces" entendait-on sortir des haut-parleurs, en place principale sur le pic d'un poteau.

Dans le songe que l'attente ronge, Bicéphale n'a jamais su où donner de ses deux têtes. Il se peut qu'un vieux sage aveugle lui ai un jour jeté ce masque entre deux routes. Cet air antique lui vient de bien plus loin que Rome, que derrière ces plaines et ces montagnes. Des pyramides plus encore. Des marcheurs. D'une caravane de marcheurs. Derrière les dunes.

Il jongle. Cinq boules de cristal plus ou moins volumineuses roulent en cercle. "Pour voir derrière soi et à travers" avait dit sa grand-mère à son dernier automne. Ce qui provoqua en lui un grand bouleversement aquatique.

Quand dans la nuit des temps des rêves s'engouffrent dans les ports, éclot sur ses lèvres un breuvage au goût d'étoiles et de ciel ouvert, piqué comme une fleur anisée.

Sur la place publique la troupe est au départ. C'est la la li la lala. L'orchestre bariolé conduit par des crabes-tambour sonne trompette et frappe les cuivres, on barri, on ri. Harpo et Barro hissent leur nez rouge en roulant des yeux dans la blancheur boréale. Les derniers jours de pluie ont créé un bain de vapeur d'où émergent femmes sans troncs, corps ailés, monopodes sous capes. On chante, on va, c'est l'heure de la physique cantique dans le village. La grand messe du grand départ. Vers la cloche qui bat. Puis au-delà.

On saute sur les malles alignées à terre pour les refermer. Harpo et Barro heureux d'arroser le temps mortel des derniers jours, agitent leurs poires fendues d'où germent des gouttes d'eau sur les plumes, les écailles, les peaux tannées qui les entourent (dans de grands éclats, de voix et de rires).

On ne sait pas pourtant. On ne sait rien de la route à suivre. "Où allons-nous ?" "Qu'allons-nous faire ?" demandent les faces grimées, les visages à poils déployés levés avant l'aube, surgis des tentes et des arbres.
On se concerte. On écoute l'oie-zo de fortune, celle qui réconcilie tous les paradoxes. Tous restent suspendus à sa parole quand elle cherche quelques adages dans les profondeurs de son plumage. De son bec, elle montre l'Est.

La caravane s'ébranle, oiseau colhybrides, lions-carpatte, singes verts et les autres. Seul Bégueule le bouledogue en crise d'épistémologie reste en retrait.
Bicéphale se rappelle précisément des trous noirs troublants dans la bouche du léopard lors de son dernier souffle. De sa queue il entraîne dans ses crins une nuée de lucioles.

La vue se gondole devant ses yeux. La troupe émerge de plusieurs jours d'attente et ne s'arrêtera plus.
Derrière les frontons éculés et les balcons barricadés, le long de la route, derrière les montagnes et les vallées, quelque chose dont les vivants ne connaissent qu'une musique au timbre de vent.

Le lézard-trompeur par sa haute taille domine la troupe et opine du chef mais ce n'est pas lui qui guide le cours du fleuve dans la vallée ruisselante où ils arrivent déjà.
Donato et Torpedo lèvent le cou, hument les cardinaux invisibles connus de leur seul flair. Ils n'écrasent pas les fleurs sur leur passage.
Les gouttes tombent sans cesse, comme une science exacte.

"Et maintenant, que vas-tu faire ?" s'enquiert la femme pélican qui s'est rapprochée par un imperceptible ralentissement de ses pas flûtés. Ses longues jambes tissées de quadrilles de soie, ses pieds déposés en pointe l'un après l'autre sur le sol d'argile. "La tâche sera rude mais pas impossible" est sa seule réponse possible pour le moment. Et ses yeux blancs cherchent plus loin que les gambettes menues de Pelly-la-goulue.
La trapéziste avait tenté un jour ancien d'introduire une clé de jouvence dans sa nuit des songes mais ils avaient dû se résigner et s'endormir sur un lit de feuilles. Et les jours avaient passé.


Le cortège lunaire allait vers l'aurore quand il rencontra le premier messager. Un homme-cactus portant aux bras deux planches bardées de clous. Il labourait la terre déjà noyée de ses bras agités. "Il faut dérouler le parchemin pour connaître le lieu exacte de sa propre fin et se faire un plat exquis de tout cadavre additionné en route."
On compris que ce n'était pas la route à suivre, le chemin à poursuivre. Tous y réfléchirent cependant longtemps en allant à rebours.

Sur un sentier qu'ils avaient foulé quelques heures ou jours auparavant un homme-poisson aux pieds larges et rouges comme des feuilles d'automne les arrêta.
Au début ça sonnait courait comme un entrefilet entre les doigts plongés dans une rivière. Il n'ouvrit pas le chemin, dit seulement "On est pas trop mal dans l'enfer quand on a des idées" Puis de sa bouche fumante jaillirent des pics torrentiels qui les refoulèrent plus bas que le ciel déjà lourd. On chercha les traces encore visibles des derniers pas.

La route se resserrait. N'était plus qu'un fatras de pages et de croix de bois. On se souvenait. Derrière les dunes. Ce miracle né des livres gravés dans les pierres était la quête, tout au moins l'idée qu'on s'en faisait.

Ils croisaient parfois des serpents qui dansaient et rampaient en sens contraire. Une pipe à la bouche ou un chapeau mou sur leurs crânes luisants. Ils n'avaient peur de rien, sauf de la mort.

Au passage de l'aigle noir au milieu du désert, leur propre ombre leur fut volée. Il fallu se concerter encore. Quelle direction prendre à présent ? La voix serait-elle blanche ou chaude ? Aura-t-elle le souffle du Nord ? Du chinook ? Du Ghibli ?

On reparti pour quitter au moins les étendues où ne brûlaient que des mirages à en faire perdre la raison. Les rats-taupes se recouvraient le museau pour apaiser la rage.

La nouvelle mit quelques jours à les rattraper. Le voyageur pédalait sans cesse à contre-courant, mis trois jours à traverser les rives bien que tous l'ai vu arriver depuis des jours déjà. Le voyageur avait dû éviter les nids-de-poule du printemps et les flaques gelées du grand hiver. A présent, il était arrivé. Il coupa sa soif en léchant la terre puis prit une paille qu'il piqua dans un point d'eau visqueuse. Puis, il parla : "Il paraît qu'un miracle a vu le jour là-bas", il pointait le Sud.

"Une curiosité à ne pas manquer" admit Federico, leur père à tous, qui lissait ses moustaches piquées à Avida Dollars un jour de génial ennui. Son doigt velu parcourait la rubrique "Fantaisies et fatrasies" du Journal des Initiés. Ainsi plusieurs années auparavant il avait trouvé Bicéphale dans les colonnes, deux têtes de nornes pour un être d'exposition. Il y avait pourtant bien longtemps qu'on ne demandait plus à Bicéphale ce qu'il voyait.

On donna au messager de l'alcool de riz et des pages de faits épiques d'époques anciennes qui font toujours les beaux jours du pauvre. On se salua des mains, des trompes, des plumes, des pattes et trompe l’œil. L'espoir revenait.

On repartit comme s'il s'agissait de faire le tour du monde en une traversée. On le croit possible. Harpo et Barro se donnent la joute joue contre joue, leur siamoiserie fait des bonds. Leurs mains blanches tambourinent leur estomac près du cœur qu'ils partagent.

L'embouchure promise s'annonce par reflets qui apparaissent puis disparaissent. Il faut monter, gravir, puis redescendre et monter encore. Soudain c'est l'agitation. Un tintamarre féroce plus furieux qu'une armée avance. Sous la tranquillité trompeuse des eaux un cri de bête attend. Desperado le cheval nain électrique se cabre, on s'accroche à ses sabots de lait, par instinct, pour ne pas fuir.

Le vent pique les yeux, certains reniflent sous la pression humide de la claque incessante des gouttes. Ils attendent à la rambarde du monde, les pieds les pattes dans la boue. Par naissance nourris de rejet et de patience, ils ne connaissent pas les regrets. Ils attendent leur sort.

Hier encore la nuit pouvait être soulevée. Hier encore le rythme de leur marche prolongeait la terre. Là dans ce désert d'étendue marine sonne une corne de brume.

Nous rêvons comme nous sommes : dans l'ombre. Ils plongent attirés, aimantés, dans de sidérantes projections, dans la toile de cette mer encre de Chine. Ils savaient qu'ils étaient arrivés car chacun pouvait reconnaître le passé lisant l'avenir dans les rouleaux d'écume qui les emportaient.

Ils le savaient maintenant, la terre avait une fin.


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