mardi 12 juin 2012

Mendiants et orgueilleux

A Albert Cossery


Au-dessus des pages de mon livre, un visage si vieux qu'il ne tient plus très droit. Qui a tiré ses rides à quatre épingles pour sortir. Il s'est enveloppé de son plus beau costume, remède de ceux qui n'ont plus l'âge. Ses mains soignées entourent son parapluie comme on saisit un cou dans la tourmente. Ses yeux, deux puits cristallins, fixes et étranges, s'élèvent vers un Ailleurs que je ne connais pas.  
- " Tout ce bruit m'obligera bientôt à souffler les bougies. L'attente lente coule entre mes doigts et les rires s'écartent de moi autant qu'il pleut. C'est la Mère Patrie j'avais pensé il y a cent ans au débarcadère. Et puis, quelques pas plus loin, il a fallu y repenser. Où est passé mon étonnement ? Ai-je vraiment habité ici, dans cette certitude ? Ou était-ce mon rêve ? Ai-je réellement passé tant de nuits à tenter de comprendre ce grand mystère dans le désir triomphant de toucher un jour l'or ?... Parler ne veut rien dire. Rire c'est une respiration, mieux vaut piocher les nuages et s'inspirer. Parler c'est comme prétendre. Pleurer c'est croire encore. A mon âge on ne pleure plus. Oui, mieux vaut encore trier les nuages et s'inspirer. S'étendre sur un quai de gare. Agiter le mouchoir blanc dans la furie. Limer ses semelles sur vos sourires. Mordre le fil et s'évader. Quitter les fers et s'écarter. Tirer les drames, jouer les atouts. Se fédérer aux va-nu-pieds. Les talons, là..." il tape la vitre du bec de son parapluie "... n'en finiront pas de claquer."

1 commentaire:

  1. "Se fédérer aux va-nu-pieds."
    La beauté de cette langue, l'écriture de Cossery, je l'avais presque oubliée.

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